Fjords norvégiens au printemps : la bonne fenêtre
Entre fin avril et début juin, cascades en crue, jours longs, fréquentation encore contenue. Récit d'un départ depuis Bergen à bord du Finnmarken, huit jours vers le Cap Nord.
Il y a ce moment précis, vers six heures du matin, où le bateau glisse dans un fjord encore brumeux et où l’on se demande ce qu’on est venu chercher si haut sur la carte. La réponse vient trente minutes plus tard, quand la brume se lève : des falaises de 1 500 mètres de roche noire, une cascade qui tombe de nulle part, et aucun bruit — sauf le clapotis de la coque qui trace son sillage.
Le printemps, aux fjords norvégiens, c’est cette fenêtre entre fin avril et début juin où beaucoup de voyageurs hésitent encore, et où nous aimons embarquer. Voici pourquoi.
Pourquoi le printemps bat l’été
Les cascades sont à leur débit maximum
Les neiges accumulées pendant l’hiver fondent progressivement d’avril à juin. Les Sept Sœurs dans le Geirangerfjord, la cascade de Vøringsfossen, la chute de Langfoss — toutes atteignent leur débit maximum à ce moment-là. En juillet-août, certaines sont réduites à un filet.
Les jours s’allongent
À Trondheim le 1er mai : 19h de jour. À Tromsø mi-mai : 24h. La nuit ne tombe plus au-dessus du Cercle Polaire Arctique (66°33’). Cela bouleverse le rythme des journées à bord : dîner à 21h, pont arrière encore baigné de lumière dorée à 23h, lever de soleil à 2h du matin qui ne s’éteint jamais vraiment.
Les ports ne sont pas encore saturés
Les grandes croisières internationales (Costa, MSC, Royal Caribbean) commencent leurs rotations en juin-juillet. Avril-mai : seulement les compagnies norvégiennes (Hurtigruten, Havila) et quelques expéditions haut de gamme (Ponant, Silversea). À Geiranger, Ålesund, Flåm : on peut marcher dans les ruelles sans être bousculé.
Les prix sont encore contenus
Un Bergen-Kirkenes-Bergen sur 12 jours, Hurtigruten cabine vue extérieure : 2 800-3 500 € en mai, contre 4 500-5 500 € en juillet. Différence nette.
Ce qu’il faut accepter
Le froid
La Norvège du Nord en mai, c’est 5 à 12 °C la journée, 0 à 5 °C la nuit, et parfois une chute brutale quand le vent tourne au nord. Neige encore possible au-dessus du cercle polaire, même mi-mai. Une expédition confortable suppose trois couches : sous-vêtements thermiques, polaire, coupe-vent imperméable. Bonnet, gants, écharpe indispensables. Chaussures de marche pour les excursions terrestres. Les locaux savent que la météo change toutes les deux heures ; il faut s’adapter.
La météo variable
Mai en Norvège, c’est 70 % de jours couverts en moyenne. Les éclaircies sont plus spectaculaires parce qu’elles arrivent après la brume, mais il faut accepter un certain pourcentage de navigation sous ciel bas. Les fjords sous la pluie ont leur beauté propre — brume suspendue entre les falaises, eau miroir. Mais on ne voit pas les sommets.
Certaines excursions encore fermées
Les sentiers de montagne aux altitudes élevées (Trolltunga, Preikestolen) ne sont praticables qu’à partir de fin mai-début juin. Avant, la neige rend le sentier dangereux. Les excursions glacier (Briksdal) fonctionnent mais raccourcies. Les téléphériques (Fløyen à Bergen, Sinclair à Hammerfest) : ouverts.
Notre itinéraire de mai 2026
Jour 1-2 : Bergen
Atterrissage à Bergen, deux nuits dans la ville avant embarquement. Bryggen (quai hanséatique UNESCO), marché au poisson, funiculaire Fløyen. C’est la capitale non officielle des fjords, et la transition parfaite avant de partir vers le nord.
Jour 3 : Départ Hurtigruten
Embarquement 18h sur le Trollfjord, cabine vue extérieure pont 4. La coursive est tapissée de cartes marines, les ponts sont pratiques, les salons sont sobres — c’est un ferry-mail-service transformé en paquebot depuis 1893, qui n’a pas oublié sa fonction première (transport de marchandises, courrier, passagers locaux). Ce n’est pas une croisière de luxe, c’est une croisière d’exploration.
Jour 4 : Ålesund et Geirangerfjord
Réveil à Ålesund, ville Art nouveau reconstruite après l’incendie de 1904, vue panoramique depuis Aksla (4 €, 418 marches). Puis entrée dans le Geirangerfjord à 13h : 15 km de fjord, falaises de 1 500 m, Sept Sœurs en crue, cascade du Voile de la Mariée.
Le bateau s’arrête à Geiranger (500 habitants hors saison, 15 000 touristes par jour en juillet). En mai, on est 50 personnes sur le quai. Excursion en zodiac jusqu’au pied des Sept Sœurs : le vent froid de la cascade à 100 m reste dans les souvenirs longtemps.
Jour 5 : Trondheim
Ancienne capitale norvégienne, cathédrale Nidaros (plus grande église médiévale Scandinavie), Bakklandet (vieux quartier coloré en bord de rivière). Bonne escale de 6h, restaurant Credo si on veut s’offrir un déjeuner gastronomique (menu 12 plats, 1 800 NOK = 160 €).
Jour 6-7 : Bodø, Lofoten
Franchissement du cercle polaire arctique (66°33’) pendant la nuit. Cérémonie à bord le lendemain matin, avec baptême arctique à la glace.
Bodø, Lofoten : on voit défiler des îles aux sommets pointus comme des dents, des villages de pêcheurs en rorbu (cabanes rouges sur pilotis), des plages désertes. Le bateau fait escale à Stamsund et Svolvær. Excursion possible en voiture vers Henningsvær : village sur îlots, paysage irréel.
Jour 8 : Tromsø et cap Nord
Tromsø est la plus grande ville au nord du cercle polaire (75 000 habitants). Cathédrale arctique (architecture de 1965, vitraux géants), câble aérien Fjellheisen jusqu’à 420 m, vue panoramique.
Cap Nord au bout du voyage : le point le plus septentrional d’Europe continentale — ou presque (le vrai cap, c’est Knivskjellodden, à quelques kilomètres, mais personne ne contredit le marketing). Plateau à 307 m au-dessus de la mer, globe terrestre, horizon à 180°. En mai, neige encore possible. Silence. C’est la fin du voyage, et un point de bascule dans l’année.
Ce que ça nous a coûté
Deux personnes, cabine vue extérieure Hurtigruten pont 4, 7 nuits à bord + 2 nuits Bergen pré-embarquement :
- Vol Paris-Bergen aller-retour : 280 € par personne
- Hôtel Bergen (2 nuits, Opus XVI) : 280 € les deux nuits
- Croisière Hurtigruten aller simple Bergen-Kirkenes, pension complète : 2 650 € par personne
- Vol Kirkenes-Paris retour via Oslo : 220 € par personne
- Excursions terrestres (6 sur 7 jours) : 480 € le couple
- Extras (vin, spa, boutique) : 250 € le couple
Total : 6 340 € pour deux personnes, 9 jours.
En juillet-août : compter 9 500-11 000 € pour le même voyage.
Ce que nous ferions différemment
Nous avons choisi l’aller simple Bergen-Kirkenes, parce que nous voulions voir le nord et repartir autrement. Si vous voulez voir les fjords sud (Hardanger, Sogne) — indispensable pour une première découverte — prenez un aller-retour Bergen-Kirkenes-Bergen : 12 jours, mais les escales retour sont différentes (moments du jour décalés).
L’autre compagnie, Havila, lancée en 2022 avec des bateaux hybrides électriques, offre un confort plus moderne (cabines plus grandes, ponts plus aérés), pour un tarif comparable. À essayer si vous voulez un peu plus de luxe sans sacrifier l’authenticité Hurtigruten.
Mai en Norvège, ce n’est pas la carte postale estivale des fjords inondés de soleil. C’est plus rugueux, plus variable, moins confortable. Mais c’est aussi plus vrai — et c’est à ce moment-là que les paysages vous tombent dessus sans avertissement, en même temps que les nuages se déchirent.