Les derniers pêcheurs de l'Iroise
Entre l'île d'Ouessant et l'archipel de Molène, la mer d'Iroise est l'une des plus poissonneuses mais aussi l'une des plus dangereuses d'Europe. Reportage à bord du caseyeur Père Eternel, 6h du matin, départ de Camaret.
Cinq heures quarante-cinq à Camaret-sur-Mer, un matin de mars. Le vent d’ouest lève une écume fine sur les pavés du port. Jean-Pierre Le Moan, soixante-deux ans, pull marin usé aux coudes, est déjà à bord du Père Éternel depuis une demi-heure. Il prépare les caisses de boëtte — du poisson découpé, appât pour homards et araignées — et vérifie la centrale électronique, le GPS, le sondeur, les deux VHF. Rien n’est laissé au hasard quand on part pêcher dans l’Iroise.
« L’Iroise, c’est la mer la plus dangereuse d’Europe occidentale », dit-il. Puis, après une pause : « C’est aussi celle où il y a le plus de vie. »
Une mer en réserve
La mer d’Iroise s’étend à l’ouest du Finistère, entre l’île d’Ouessant au nord et l’archipel de Molène au centre. 3 500 km². Depuis 2007, elle est classée Parc naturel marin d’Iroise — le premier parc marin français. Cela signifie que la pêche y est réglementée mais toujours autorisée pour les professionnels locaux, et que la faune est parmi les plus riches d’Europe : 26 espèces de mammifères marins passent par là, dont la plus grande population de grands dauphins résidents des côtes françaises (200 individus autour de Molène-Sein), des phoques gris (400-500), des marsouins, des orques occasionnellement.
Les fonds sont rocheux, accidentés, couverts d’algues laminaires (une forêt de varech sous-marine qui s’étend sur des kilomètres carrés). Dans ces forêts vivent les homards, les araignées de mer, les tourteaux, les bars, les lieus jaunes. C’est ce que cherche Jean-Pierre, avec 180 casiers posés la veille.
L’appareillage
À 6h10, la barre est lâchée. Le Père Éternel (un caseyeur en bois de 11 mètres, construit en 1978 à Douarnenez, repeint en bleu marine chaque année) sort du port. Vent 4 Beaufort, mer 3 — ce que Jean-Pierre appelle « une petite journée ». À 6 Beaufort, il ne sortirait pas. À 7, « personne ne sort ».
Ouessant se dessine une heure plus tard, dans la brume basse. « L’île change chaque jour. Tu ne la vois pas de la même façon deux fois. » Il dit ça sans romantisme, comme un constat météo.
Les casiers
On relève le premier chapelet à 7h30 : 18 casiers reliés par une orin de 150 mètres, alignés sur un tombant rocheux à 40 mètres de fond. Le treuil hydraulique tire. Un par un, les casiers remontent.
Le premier : deux homards, dont un gros d’1,3 kg, et trois araignées. Jean-Pierre mesure les homards avec son pied à coulisse en inox — 87 mm de céphalothorax minimum pour la garde. Les deux passent. Il marque l’un d’un élastique bleu sur la pince droite (c’est la marque du Père Éternel, chaque bateau a sa couleur, pour ne pas confondre les captures à la criée de Douarnenez).
Sur le deuxième chapelet, plus au sud vers Bannec, la pêche est maigre. « Le poisson bouge. On ne sait pas toujours pourquoi. » Il remet les casiers à l’eau, réappâte avec la boëtte, note sur son carnet en papier la position GPS de chaque bouée. C’est un métier de patience et de mémoire des lieux.
À 11h00, le bateau fait route vers un autre coin, plus au large. Nous sommes à 12 milles nautiques de Camaret, à l’ouest. À l’horizon, le phare du Créac’h (Ouessant) — le plus puissant d’Europe, 32 millions de candelas. « C’est notre point de repère, jour et nuit. »
Ceux qui ne sont plus là
Jean-Pierre est l’un des cinq derniers pêcheurs à Camaret. En 1980, ils étaient quarante. En 2000, vingt. Aujourd’hui, cinq. L’an dernier, Louis Kermarrec, qui pêchait sur le Fleur de Marée, a vendu son bateau à un passionné pour loisirs. Il avait 71 ans, aucun successeur.
« Mon fils est avocat à Paris. Ma fille est kiné à Rennes. Personne ne veut reprendre le bateau. Je comprends. C’est pas un métier qu’on fait par devoir. » Il lance un casier par-dessus bord sans me regarder. « Moi, je ferai ça jusqu’au jour où je ne pourrai plus. Après, le bateau sera vendu au musée sans doute. »
Le port de Camaret fut l’un des plus actifs de Bretagne au 19e siècle — 500 bateaux de pêche au thon et à la langouste. Aujourd’hui, cinq caseyeurs, deux fileyeurs, trois bateaux de promenade estivale. Le port est devenu une marina pour plaisanciers. Ce n’est pas dramatique, c’est la réalité. Mais quelque chose disparaît avec cette transition, que ni le tourisme ni les nouveaux résidents ne remplacent complètement : une connaissance intime de la mer, des fonds, des marées, des habitudes des animaux. Un langage. Une mémoire orale qui ne se met pas dans les livres.
Retour au port
13h45 : dernière remontée de casiers, 15 milles au sud-ouest. 8 homards, 22 araignées, 4 tourteaux dans les bacs au total. « Une journée moyenne. Mardi dernier, on n’avait rien. Vendredi, on a fait deux fois ça. » Il hausse les épaules. « La mer, c’est comme ça. Tu ne discutes pas. »
Retour à Camaret, 15h30. Les homards seront vendus le lendemain matin à la criée de Douarnenez, 20 km à l’ouest. Prix du jour : 22-28 €/kg pour les homards bretons, un peu plus pour les vraiment gros. « Ce qui se vend 40 € au restaurant parisien. » Le circuit est court mais les marges s’accumulent, et peu revient au pêcheur. « Si je fais 35 000 € net par an, c’est une bonne année. À 62 ans, je ne me plains pas. Mais un jeune qui voudrait s’installer, avec la licence, le bateau, le matériel — 300 000 € d’investissement minimum — et un salaire comme ça ? Non. »
Ce qu’on emporte
Il nous offre une araignée pour le soir, en guise de remerciement d’être venus. Un geste simple. En remontant sur le quai, une pensée : ce que nous avons vu aujourd’hui — ces gestes répétés, cette mémoire, cette lutte tranquille avec une mer qui donne ou ne donne pas —, nos enfants ne le verront probablement plus dans vingt ans. La pêche artisanale en Bretagne est un patrimoine vivant en disparition. Il n’y a pas de solution miraculeuse : la mer se raréfie, les prix du carburant grimpent, les aides ne suffisent pas, les jeunes vont ailleurs.
Et pourtant, il faudrait que quelqu’un continue, parce que sans ces cinq caseyeurs à Camaret, sans leur langage et leur connaissance, l’Iroise ne sera plus qu’un joli paysage qu’on regarde depuis un sentier côtier, en oubliant qu’il y a eu, pendant des générations, des hommes qui savaient lire la mer comme d’autres lisent un livre.
À Camaret, ce soir-là, nous avons mangé l’araignée. Elle était très bonne.